Interview de Robert Henke

Rencontre avec Robert Henke en résidence à Rennes. Il vient de terminer son travail de captation de sons à l’aéroport de Rennes, phase préliminaire de son projet de « Airport soundscape » qu’il y présentera le 8 octobre. En français, la traduction propose « carte postale sonore », ce qui ne signifie pas la même chose, mais peu importe, comme il le dit lui-même « c’est juste un label ». Ok, Rob’, mais c’est quoi cette carte postale sonore?


 

« Eh bien, j’attrape des sons d’aéroport et j’essaie de créer une œuvre d’art sonique (sonic art) qui soit intéressante à écouter et qui fasse sens d’une manière ou d’une autre. »

Tentez-vous de créer une carte sonore d’un lieu ?

 

« En un sens, c’est cela, puisque tous les sons enregistrés proviennent de l’aéroport, donc le résultat donne certainement un point de vue spécifique qui fait sens. C’est une documentation de l’aéroport ou disons influencée par l’aéroport. »

Et vous la percevez comme une carte d’identité de l’aéroport ?

 

« Pas vraiment, parce que c’est très difficile de capturer quelque chose juste à partir de sons, qui puisse fonctionner et qui corresponde à cette idée. Il faudrait beaucoup plus de temps. Ce que je vais présenter, c’est une œuvre d’art sonique basée sur des sons captés à l’aéroport. Cela sera forcément en lien avec l’aéroport, et il y aura des éléments très reconnaissables pour les personnes familières du lieu. »

Pourquoi ce choix de lieu ?

 

« Je ne l’ai pas choisi. C’était une idée des organisateurs. J’avais fait un projet similaire à Hanoï, une collaboration avec des artistes locaux pendant dix jours, nous avons essayé d’enregistrer des choses en ville et en dehors. Dans la ville, tout le monde roule à moto et klaxonne sans arrêt, c’est un peu le son typique de Hanoï, mais cela rend la capture d’autres sons difficile. J’avais pu tout de même enregistrer des choses intéressantes tard dans la nuit. »

Comment se sont passés les enregistrements à Rennes ?

 

« Déjà, pour enregistrer dans les aéroports, il faut une autorisation, c’est la procédure de sécurité usuelle. Je ne pouvais pas rester seul dans les endroits interdits au public. Il y avait toujours quelqu’un de l’aéroport avec moi et cela a empêché la spontanéité. Donc j’étais obligé d’établir un planning précis de ce que je voulais faire. »

Vous étiez obligé de préparer beaucoup en amont vos captures ?

 

« Oui. Ce qui s’avère difficile quand on ne connaît pas les lieux. Les projets de ce type demandent toujours plus de temps que prévu. Idéalement, vous y allez une première fois, vous faites des enregistrements, et chez vous, vous écoutez attentivement ce que vous avez enregistré pendant quelques jours. Puis, vous y retournez avec de nouvelles idées. Ce n’était pas possible cette fois-ci. »

L’œuvre finale que vous allez réaliser sera-t-elle totalement différente de votre idée initiale ?

 

« Non, pas totalement. Même si je n’ai pas pu prendre ce que je voulais, j’ai, en revanche, pris des choses auxquelles je ne m’attendais pas. »

Par exemple ?

 

« Je n’ai pas pu aller dans la tour de contrôle et d’ailleurs j’ai appris qu’elle est complètement séparée de l’aéroport, gérée au niveau national, ça n’a rien à voir avec l’aéroport lui-même. En revanche, j’ai pu aller dans la salle des opérations, où transitent toutes les infos concernant les vols, et enregistrer toutes sortes d’appareils comme des talkie-walkie, des imprimantes qui sont des sources sonores intéressantes à exploiter. »

Et, comment considérez-vous ce que vous allez réaliser, une œuvre musicale ou plutôt comme une performance ?

 

« C’est une œuvre musicale. C’est une œuvre d’art sonore (sound art) qui se situe à la frontière de la musique. »

Vous parlez « d’art sonore » (sound art), mais quelle différence faire entre le son et la musique ?

 

« C’est toute la question de savoir comment on définit la musique. Il y a une grande tradition française de musique concrète, Pierre Schaeffer et d’autres, qui ont développé l’idée de sons organisés, ce qui signifie qu’on crée de la musique dès lors qu’on organise les sons. Notre définition de la musique est basée, en général, sur des gammes bien tempérées et l’idée d’harmonie, de mélodie et de rythme. Mais on peut appliquer les mêmes principes aux sons. Donc, oui c’est de la musique, mais les frontières sont floues. »

 

Et cherchez-vous à faire naître une émotion ?

 

« Absolument. C’est tout l’enjeu de trouver quelque chose qui crée une réaction émotionnelle. C’est difficile à expliquer avec des mots. Disons qu’en tant qu’auditeur, je veux être stimulé et expérimenter quelque chose de beau. Et beau ne signifie pas forcément une chose agréable en surface, mais plutôt quelque chose qui puisse attirer mon attention. Peut-être que ce qui m’intéresse, ce sont les atmosphères. Par exemple, un aéroport est un lieu ennuyeux, que je trouve plutôt inintéressant comme sujet photographique. Mais un matin très tôt, alors que j’étais à St-Jacques, le soleil était encore bas et avait ce très bel éclat doré qui arrivait droit sur l’aéroport, et d’un coup quelque chose se passait. Il y avait une texture visuelle très belle. Et cela a changé l’endroit. Une autre manière de transformer ce lieu a été de demander à ce qu’on coupe la musique de fond − je déteste les musiques de fond dans les lieux publics − pour pouvoir enregistrer, et ce n’était plus la même chose. »

D’ailleurs, peut-on vraiment appeler cela de la musique, puisque ce ne sont que des sons qu’on n’écoute pas ?

 

« C’est intéressant, on peut d’ailleurs se demander quelle est la fonction et le principe de cette musique. Par exemple, il y avait une version très étrange, très… suave de « Cocaïne » de Lynyrd Skyrnyrd [il fredonne le début du morceau] avec le refrain « She don’t lie, she don’t lie… Cocaïne » et je me demandais : mais qu’est-ce qu’il se passe ici, il y a un type qui chante à propos d’un abus de drogue dans un aéroport, c’est un propos des plus bizarres, et personne n’y prête attention. Ce que je remarquais, c’est que c’est juste normal. »

Vous parliez d’atmosphère. On imagine que cela doit être ardu de transformer une atmosphère que vous ressentez en musique, en sons.

 

« Non, le plus difficile, c’est plutôt de créer une structure longue, c’est-à-dire de trouver un développement, un récit narratif. Je n’ai pas de mal à créer des atmosphères. Cela, je sais le faire. Le plus gros défi est quand je le fais, pourquoi je le fais, et comment je le fais. Avec ce genre de travail, ce qui est souvent trop négligé, et pourtant c’est souvent une des choses qui cloche, c’est l’importance du rôle et du lieu et des haut-parleurs qui vont diffuser le son. Par exemple, si vous diffusez le son de l’océan avec un haut-parleur, on entendra juste du bruit, mais si le vous jouez avec dix haut-parleurs, vous fermez les yeux, là vous retrouverez l’océan. Pour moi, l’intérêt de tout ce travail de carte postale sonore, c’est que cela doit fonctionner dans ce lieu et selon ce concept. Ce que j’aurais aimé faire, c’est une installation permanente à l’aéroport avec des sons détournés comme par exemple les annonces sonores, les bruits des tapis roulants.»

Vous jouez à attirer notre attention sur ce qu’on n’entend pas parce qu’on y fait pas attention.

« Oui, dans mon travail, j’aime chercher les détails. Par exemple à Hanoï, il y a un pont très vieux, et à certains endroits, les parties de métal sont détachées et, à chaque voiture ou moto qui passe, elles s’entrechoquent, cela produit un « tac-tac-tac-tac ». J’ai de longs enregistrements de ce métal qui frappe le métal. C’est très intéressant rythmiquement, ce « tac-tac » est presque comme un rythme qui se répète sans être jamais le même. »

 

Vous travaillez avec les sons des machines. Pensez-vous qu’ils soient plus intéressants que les sons humains comme les voix, les sons produits grâce aux instruments par exemple ?

« Non, pas du tout. C’est juste que les machines ne produisent pas des sons de manière intentionnelle. Si j’attrape le son d’une machine, je crée une intention là où il n’y en avait pas avant. La musique est toujours intentionnelle. La difficulté avec la voix humaine, c’est qu’il est quasiment impossible de l’utiliser sans signification, c’est le problème des paroles de chansons. Vous pouvez aimer une voix et trouver une chanson stupide, parce que les paroles le sont. C’est ce qui est intéressant dans les enregistrements que j’ai effectués à la salle des opérations où l’on entend en arrière-plan les discussions personnelles des agents, les questions de boulot. Toutes ces discussions ont un sens relatif à une situation spécifique, alors que les sons de premier plan peuvent signifier mille choses.

Bref, un son de machine, c’est soit un son de machine, un rythme, ou de la musique, ou tout ce que vous voulez selon votre interprétation. Donc, j’imagine que j’aime les sons ouverts, ou disons les sons ambigus, qui ne sont pas directement reconnaissables. »

Découverte et verdict le 8 octobre à l’aéroport de Rennes. D’ici là, travaillez votre répertoire de sons et de bruits en tout genre !

Article rédigé par Anne B. & Sophie Burdet.



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